Le drame chimique (nouvelle)

Il sent qu’il va exploser, que quelque chose lui échappe. Pedro Mier de la Silva mâche et remâche des pensées noires en marchant entre les bancs de l’église Notre-Dame-de-Guadalupe, dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Le prêtre est arrivé du Mexique (plus particulièrement d’Acapulco) il y a un peu plus d’un an, dans la paroisse du Sacré-Cœur-de-Jésus. Déjà, au Mexique, il a connu de nombreux Québécois venus profiter des plages de la côte. La réalité de Montréal a été tout autre. S’il a été expatrié si loin de chez lui, c’est que l’ecclésiastique a été appelé en renfort, faute d’officiants.
Sans les Latinos qui se présentent aux messes, la somptueuse église serait presque vide. L’encens n’aurait plus embaumé pour personne et les vitraux n’auraient plus illuminé aucune chevelure de leurs teintes multicolores. «Les gringos ne veulent vraiment rien savoir de l’Église», s’est-il persuadé. Heureusement à cet instant, personne ne peut lire le découragement sur sa figure : il vient de cadenasser les lourdes portes en métal cuivré derrière lui, la dernière cérémonie complétée. Il voit l’intérieur du bâtiment sans rien remarquer: le marbre ostensible, les ampoules jaunes qui auraient déjà dû être éteintes (il a préféré s’asseoir), les courbes blanches de l’édifice, le puits de lumière qui luit faiblement, en cette fin de soirée. Affalé sur un banc, il observe l’autel.
Il pense à cette adolescente blonde bouclée, Fleur-Ann. Encore elle. Un visage fin et parfait où pointe un minuscule diamant sur la narine droite. Son air pur et angélique. Pedro Mier de la Silva avait aperçu la jeune femme pour la première fois alors qu’elle était en compagnie de ses parents, parmi les rares non mexicains et de généreux donateurs. Fleur-Ann, à quinze ans, a ce regard saisissant des jeunes filles qui en savent plus que ce que croient leurs parents. Depuis le jour de son apparition, elle passe régulièrement devant Notre-Dame-de-Guadalupe après la classe, en habit d’écolière. Lorsque les portes sont laissées ouvertes, elle ne manque pas de jeter un œil dans la nef pour croiser, d’un air effronté, les yeux du père. Évidemment, elle sait à quoi il rêve.
Parfois, elle pénètre dans l’église et se met à la recherche de Mier de la Silva, en quête de compliments et de regards qui galvanisent sa confiance. Quand le prêtre s’approche d’elle, elle enregistre leur conversation sur son téléphone glissé dans sa poche. Ensuite, elle la fera écouter aux copines de son école privée et très réputée. Ensemble, les jeunes filles se moquent de l’accent de l’ecclésiastique, mais surtout de ses bégaiements soudains en présence de l’adolescente : on ne les lui connaît pas lors de ses homélies. Plus le temps passe et plus Fleur-Ann se fait ambiguë et provocante. Elle teste tout naturellement ses limites…
***
Le vin de messe a empêché Mier de la Silva de dormir pendant une bonne partie de la nuit. Son sommeil a ensuite été trouble, louche, sans appel. Assis dans ses draps rêches imbibés de sueur, il ne sait pas s’il a rêvé ou déliré. Il souffle péniblement.
La journée qui l’attend s’annonce difficile. Outre la cérémonie quotidienne que le père aura à présider en soirée, il a proposé son assistance auprès des jeunes sans-abris. Mais il se sent lessivé, pire que jamais. Il boit son café noir matinal et retourne tout simplement se coucher. Il ne se lèvera qu’en fin d’après-midi. Ceux à qui il a promis une visite lui tiendront rancœur de son absence. Ça ne lui ressemble pas pourtant.
À son second réveil, le prêtre ne se préoccupe que de son mal de tête persistant. Découragé et souffrant mais n’ayant plus sommeil, il se pose dans le parc des Faubourgs près du presbytère. L’eau de l’imposante fontaine qui s’est remise à couler quelques semaines plus tôt le calme d’ordinaire. Avril s’annonce, mais il ne le voit pas. Les mains croisées sur son ventre, le prêtre entreprend sans grand succès de recouvrer ses esprits.
***
À quelques jours de la fin de l’année scolaire, Fleur-Ann s’active plus que jamais à Notre-Dame-de-Guadalupe. Fleur-Ann veut jouer plus que jamais. Par un après-midi écrasant, elle enjoint Mier de la Silva à l’accompagner pour une promenade. Ils font le tour du bloc, puis passent devant un salon de tatouage. «C’est ici que j’ai fait percer mon nez», lance-t-elle sur ce ton faussement naïf qu’elle maîtrise à la perfection.
Un peu plus loin, il perd la tête. Une ruelle, une envie bestiale et égoïste. Des conteneurs bruns serviront de planque. Le regard rouge, le prêtre invente n’importe quoi : «J’ai quelque chose à vérifier par là.» Elle le suit docilement. Le père l’empoigne, colle sa main sur sa bouche. Elle bascule, il halète et bave. Fleur-Ann se débat, puis s’échappe. Il n’a eu le temps de rien faire. Mais l’âme de la jeune fille est déjà fissurée.
Elle se réfugie dans un café-boulangerie tout près, le regard vide, ses cheveux emmêlés et les jambes égratignées. Les clients pas plus que les employés ne lui prêtent attention. Elle se blottit sur une banquette et compose en tremblant le numéro de ses parents.
***
Des rumeurs dans la communauté commencent à lanciner les uns et les autres. Le prêtre a chuté de son piédestal. Les murmures de suspicion dérangent les services à Notre-Dame-de-Guadalupe. Fleur-Ann a parlé, elle avait tout enregistré. Une plainte a été déposée contre le père.
Le poids du jugement est terrible. Le commérage fait son chemin dans la rue, auprès des jeunes auxquels le prêtre est souvent venu en aide. Ils se détournent de lui. Lorsqu’il croise des pères de famille lors des cérémonies, ils froncent les sourcils et exécutent un mouvement protecteur vers leurs filles. Les femmes ne lui demandent plus de prières. Les messes basses s’érigent tel un mur entre lui et les fidèles. L’esprit communautaire de Notre-Dame-de-Guadalupe se détériore, se dissout dans la méfiance et le cynisme. Pedro Mier de la Silva ne dort plus, trouve son réconfort dans toujours plus de tabac et d’alcool, chaque jour qui passe.
***
Sa mère sait. Elle sait, à des milliers de kilomètres, que quelque chose de grave est arrivé. La maladie de son fils a recommencé à le gruger. Qui sait quel geste il a posé? Depuis qu’il est tout enfant, son Pedro fait des crises de panique et de colère, des dépressions à répétition. Certains ont prétendu qu’il «a le diable au corps». L’entrée dans les ordres du jeune homme les a fait taire… temporairement. S’il prend ses médicaments, tout est paisible, sous contrôle. L’appel manqué de la mère à son fils, ce mercredi matin-là, se transforme en heures d’angoisse pour la vieille Mexicaine. Elle égrène son chapelet de perles blanches, si semblables aux cachets quotidiens de son fils unique.
Sans que ses quatre filles sachent pourquoi, la mamá passe des jours entiers recroquevillée dans son lit : l’inquiétude, lui semble-t-il, lui pèse moins ainsi. Elle demeure seule dans l’obscurité et la chaleur oppressante de sa chambre dont elle ne veut pas sortir, malgré les supplications d’un soleil ardent à l’extérieur. «Je veux prendre sur moi la douleur de mon fils. Je vais racheter ses péchés», pense-t-elle. La mère n’avale rien du riz aux légumes préparé par la cadette de ses filles et ne verbalise aucun de ses soupçons instinctifs, cloîtrée dans son malheur tropical.
***
Le père a voulu résister, mais il a échoué. Il se croyait plus fort que la médecine. Pourquoi a-t-il choisi d’arrêter de prendre ses médicaments? Il ne se le rappelle plus. Il a voulu fuir sa maladie, liée à lui d’aussi loin qu’il se souvienne. Mais il n’y a pas s’issue.
Le tombeau de sa cellule se scelle. En apprenant la condamnation de son fils, la mère a une faiblesse. Les sœurs l’emmènent à l’hôpital. Elle décède quelques jours plus tard sans avoir revu son fils adoré. Les geôliers du père veillent à sa prise de médicaments afin de contrebalancer son déséquilibre chimique, sans que personne ne sache d’où il vient.

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