La liberté de papier (nouvelle)

Ils sont habitués à la noirceur du conteneur, mais pas au froid. Leurs doigts sont gourds, leurs orteils aussi. Même collés l’un contre l’autre, ils sont transis jusqu’aux os. L’emplacement de leur abri est mal choisi, trop exposé au vent. Voilà trois jours que Mahandry et Faly se dissimulent à bord d’un grand navire de cargaison, sur l’océan Indien.
« – Il faut absolument changer de cachette, dit Mahandry.
– Oui, mais pas maintenant. On attend la nuit», tranche Faly.
Quelqu’un ou quelque chose à l’extérieur frappe sur les parois du conteneur. Les deux adolescents sursautent. Le cœur trésaille. L’adrénaline monte en eux à une vitesse folle. Des voix et des sons indistincts se font entendre. Tous leurs sens se mettent en éveil. Les secondes s’écoulent : fausse alerte. Les mains soudées à leur corps pour en soutirer le plus de chaleur possible, ils n’osent plus se parler, tant le métal résonnant les a effrayés. De toute façon, ils ont épuisé tous les sujets de conversation. Seul leur but ultime compte.
C’est Faly qui a entendu parler de la France, du bien-être de tout un chacun, là-bas. Un pays paradisiaque, selon lui. Rien à voir avec Madagascar où les deux jeunes ne sont allés à l’école que quelques années et où il fallait parfois franchir des centaines de kilomètres pour rejoindre l’hôpital. Faly était si heureux de sa trouvaille que les mots se précipitaient dans sa bouche : «Écoute, mon ami, on sera riches. Je te jure ! Un voyage à rabais, toi et moi. Et pas de place pour les dégonflés !»
Nés dans le même village de Dinasoa, amis depuis le berceau, jamais les deux jeunes hommes n’auraient pu se séparer. Et puis, il est trop dangereux (et moins agréable) de faire le voyage seul. Pourtant, Dinasoa offre une vue imprenable sur l’océan Indien, immensité infinie pour ceux qui ne sont jamais sortis de leur île natale. Des palmiers, des plages aussi, mais ça ne suffit pas. Ce village minuscule – pas plus d’une centaine d’habitants – et vétuste ne manque pas encore aux jeunes.
« – Au moins, je n’aurai plus à étudier, s’était réjoui Mahandry quelques heures après le départ de Madagascar. C’est simple : je détestais tout, de l’enseignante jusqu’à la hutte où se donnaient les cours.
– Pourtant, tes parents étaient fiers que tu fréquentes l’école. Ils espéraient que tu puisses bien vivre. C’est pas le luxe, à Dinaosa! Mais de toute façon, on trouvera bien mieux! Et puis tu pourras recommencer à étudier une fois en France.
– Tu rêves, le petit. »
Lorsque Mahandry a appris son départ pour la France à ses parents, eux qui ont à peine de quoi se nourrir et se loger, ils sont restés silencieux. Mahandry et Faly ont économisé de l’argent en faisant de menus travaux après l’école pendant plus d’un an.
Les deux comparses ont pendant ce temps élaboré un plan pour s’embarquer sur un des gros paquebots qui transportent des fruits destinés à l’exportation. Ils se cacheraient au milieu des envois de mangues, de bananes et d’ananas. «C’est génial!, a plaisanté Mahandry. Ce sont mes fruits préférés! Va falloir faire gaffe aux diarrhées, mon frère!» Le port le plus proche de chez eux accueille deux arrivages par jour, un le matin et un en début de soirée, et ce, tous les jours de la semaine. Les jeunes malgaches ont appris par des ouvriers sur les docks que les voyages de Tananarive jusqu’à Marseille durent en moyenne six semaines. Les paquebots effectuent quelques escales où ils distribuent de la marchandise ou en chargent. Mahandry et Faly ont apporté dans leurs bagages du riz déjà cuit, un peu de pain, de l’eau, des conserves et quelques bouteilles de Coca-Cola, pour les moments difficiles. Mahandry a découvert que les conteneurs de l’avant droit du bateau sont les moins remplis : lui et Faly pourraient y loger sans problème. Enfin, c’est ce qu’il croyait…
«Mais qu’est-ce qui m’a pris de vouloir quitter mon pays et ses rayons de soleil», pense Mahandry, après trois jours enfermés dans le conteneur. «Jamais je ne reverrai les miens.» Il n’arrive ni à s’arrêter de grelotter ni de ressasser des idées noires. Veiller sur son ami est l’unique chose qui l’aide à garder le moral. Mahandry tend à son compagnon un morceau de pain et une de leurs bouteilles d’eau. «Tiens, Faly. Ça te fera du bien.» Victime du mal de mer depuis l’appareillage, Faly les prend sans un mot ni un regard. Mahandry a toujours été d’une constitution plus robuste que son compagnon et il le dépasse de quelques centimètres. Quant à Faly, il est maigrichon et plutôt intellectuel. En France, il veut étudier l’informatique.
Faly est pour Mahandry plus qu’un ami, plus qu’un frère même. Ils sont nés presque à la même date. Quelques jours après l’accouchement, leur mère se sont rendues ensemble à bord d’un car bondé à l’hôpital de la capitale, Tananarive, soit quinze ans plus tôt. Mahandry et Faly ont donc grandi côte à côte, dans l’amitié que se portaient les deux femmes.
Circulant peu avec le dehors, l’air du conteneur est limité. Soudain, Faly n’y tient plus. « Je dois sortir», dit-il, levant déjà le couvercle de leur abri. La nuit est tombée depuis quelques minutes seulement et la clarté encore présente risque de les compromettre. « Faly, c’est trop tôt! Arrgh!», proteste Mahandry, agacée par l’empressement risqué. Néanmoins, il se contorsionne lui aussi pour se retrouver sur le pont du bateau. Ils longent les autres conteneurs pour atteindre la cabine de pilotage, à trois ou quatre mètres en hauteur, là où, ils le savent trop bien, les jumelles du gardien ne se fatiguent jamais. Surtout ne pas éveiller l’attention.
La veille, Mahandry a osé, mais en pleine nuit, se rendre jusqu’à l’extrémité arrière du bateau. Faly a senti son cœur s’arrêter alors qu’il le voyait s’éloigner. Lorsqu’ils se risquent dehors, les deux amis restent d’ordinaire dissimulés sous les escaliers à quelques mètres de leur conteneur. C’est en fait le seul qui soit rouge parmi une rangée de caisses bleues et vertes.
La nuit avance. Les nuages se dissipent et les vagues perdent peu à peu de leur force. Heureusement, ils n’ont pas rencontré de tempêtes, pas encore… La vue des flots réguliers de la mer les calme, anesthésie, l’espace de quelques minutes, leur corps malmené. Des étoiles se pointent et s’offrent au regard des deux jeunes hommes. Ils gardent le silence, captivés par le spectacle de la nature. En cet instant, elle semble leur appartenir. «À nous le monde», murmure Mahandry.
Il allume une cigarette qu’il gardait dans sa poche. Soudain, il aperçoit des pieds s’avancer sur les escaliers en fer peints en blanc. Des souliers vernis descendent vers eux. Dans un mouvement brusque, il éteint sa cigarette en espérant que la fumée et les odeurs ne les trahiront pas. Mahandry et Faly se tapissent le plus loin possible des marches, dans un coin peu sombre. Ainsi cachés, ils reconnaissent le capitaine.
Puis, ils sentent le moteur ralentir. Des bruits de toutes sortes retentissent : le bateau est en train d’accoster pour la première escale. Un homme se met à courir vers eux. Des éclats de voix, en anglais, les alarment, sans qu’ils en comprennent le sens : «There, there their are! I told you!» Mahadry et Faly prennent la fuite, mais ils sont presque immédiatement rattrapés. La main au collet, ils hurlent, se débattent. «On ne faisait rien de mal! Qu’est-ce que ça peut bien vous faire qu’on soit ici? Hein?»
Des membres de l’équipage les enferment dans une chambre de matelot exiguë pour la nuit. Au lever du jour, ils sont conduits à terre, dans un commissariat de la ville du Cap. Comme ils ne possèdent aucun passeport, Mahandry et Faly sont réexpédiés à Madagascar à bord d’un avion.
Les Malgaches apprennent alors que la liberté, c’est une feuille de papier.

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