Dorothée Grenon (récit)

1759. Les Anglais attaquent depuis cinq ans la Nouvelle-France. Des héros de la Guerre de Conquête, les historiens ont beaucoup parlé. Philippe Aubert de Gaspé a écrit sur Jean-Baptiste Grenon, l’homme fort de Baie-Saint-Paul… mais il n’a pas tout dit de celui qui se battait avec les ours, qui arrachait seul des troncs d’arbre et qui avait échappé à la mort de façon rocambolesque alors qu’il était prisonnier d’un bateau ennemi. Il a d’ailleurs été surnommé l’Hercule du nord. Mais ce roc impitoyable, ce Louis Cyr avant l’heure, avait une tendre moitié, une femme qu’il avait rencontrée sur la grève : elle s’appelle Dorothée.
Ils s’installent d’abord très modestement, pour ensuite occuper une terre de quatre-vingts arpents, où ils vivent heureux et élèvent plusieurs enfants… Enfin, jusqu’à la guerre. Quand les Tuniques rouges envahissent les villes et les villages, les femmes laissées à elles-mêmes par leur mari au combat s’enfuient avec leur marmaille. Les bois des environs de Charlevoix les accueillent, cet été-là, Dorothée à leur tête, avec ses sept enfants. Trois mois durant.
Les autres femmes en fuite regardent Dorothée tantôt envieusement, tantôt avec admiration. Cette dame forte, de caractère comme de taille, va défendre sa famille quoiqu’il arrive, même si dans son âme, elle sent cette pesanteur : son inquiétude pour son mari ne la quitte jamais.
Sans cesse en déplacement, les enfants ne crient plus, tant ils sont fatigués. Sur son corsage maculé de taches de boue et d’herbe, la mère garde bien serrée contre sa poitrine la petite dernière, Sylvie, malgré ses bras à bout de force.
La veille, les petits Grenon ont chassé le lapin avec succès, mais peu s’en fut qu’ils ne mangent rien du tout. La pauvre bête se débattait devant ces mines affamées, creusées par les carences en tout genre. «J’cré bein qu’on a enfin trouvé l’tour», dit Dorothée en tendant avec satisfaction la prise à son aîné Michel.
Les longues journées trop chaudes laissent place au découragement général. «Qu’est-ce qui va se passer si l’ennemi vient nous chercher dans la forêt?», demandent les femmes. Dorothée a entendu dire que les Anglais ont cette étrange peur des oies. Ce fait leur paraît tout d’abord sans importance, jusqu’à ce que Dorothée décide de faire imiter à tous le cri de ces oiseaux. Donc, lorsque des troupes britanniques s’approchent d’un peu trop près de leur campement, ils entonnent le chant des oies. Les Anglais, alors pris de panique, déguerpissent. Pour le moment.
Mais un matin, Dorothée s’éveille en sursaut. «Mon Dieu, la maison brûle!», murmure-t-elle entre ses dents. Une odeur de fumée indique sinistrement qu’ils sont désormais sans-logis, à cause des torches de l’envahisseur. Malgré la douleur et les bruits de détonations dans le lointain, Dorothée, avec ses enfants, se fait stoïque, jusqu’au retour des hommes. Ensemble, ils rebâtiront.
Les petits coups de pied qu’elle sent dans son ventre annoncent, peut-être, un avenir meilleur…

Note : Cette histoire est inspirée d’un personnage réel, ma propre ancêtre. JGM

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