Des pas de non retour

Il n’y a plus ce voile qui masque mes pensées et mon regard. Je sais où est ma place. J’essaie de construire le casse-tête de mon existence et mes journées s’imbriquent les unes dans les autres. Mais je ne connais pas les détours des rues de Québec comme ceux de la Ville lumières. J’ai déjà oublié le plan du métro parisien, les noms parfois compliqués des stations.
Trois ans et trois hivers dans la capitale des Français. Pour une Québécoise, écrire sur cette saison qui n’existe pas vraiment à Paris, c’est surtout exprimer le manque, un manque favorisant les métamorphoses en moi. J’ai foncé, tête baissée, aveuglée par mon désir de découvertes, la jeunesse comme une rage.
Premier mois de novembre parisien. Je suis pensive dans mon lit. J’appréhende le froid purificateur qui doit arriver. Mais il ne vient pas, il ne m’atteindra pas ici.
J’ai apporté, je me demande encore pourquoi, mon manteau de duvet, mes mitaines, ma tuque et mon interminable foulard tricoté par ma grand-mère, devenus un «bonnet» et une « écharpe » en traversant l’Atlantique. Et mes bottes rouge vif en peau, si moelleuses à l’intérieur. Dans les artères étroites de la ville comme dans les plus larges, j’ai essayé mon attirail, mais j’ai eu l’air d’une ourse. Il reste donc sagement rangé.
Je vis une pauvre saison sans profondeur et sans âme qui, déjà en février, tirera sa révérence. D’ici là, la pluie et l’humidité s’immisceront partout. Oublions le calme intense des soirées glaciales de même que le silence sec qui les caractérise.
Au Québec, je frissonnais de contentement dans le froid abyssal. Mes pas résonnaient dans la nuit impénétrable. Je me délectais de la fumée humide que j’expirais et des bourrasques qui tentaient d’engourdir mon visage. Ici, une même solitude m’envahit, mais sans ce sentiment d’appartenance au monde nordique. Paris m’a permis d’apercevoir un Québec tel que je ne l’avais jamais vu, patient, engoncé dans un continent indifférent.
Pourtant, il y a ces fois où quelques flocons s’abattent sur Paris. Les journaux, la télévision et la radio, bref toute la ville, ne parlent plus que de ça. La capitale se paralyse en un rien de temps. Les autobus ne roulent plus, les taxis non plus; le métro est bondé. Les chauffeurs pestent. C’est le chaos, mais c’est une fade représentation, un spectacle grotesque qui me rend mélancolique.
Les hivers de mon enfance aux bancs de neige de plusieurs mètres, je ne peux plus que les sculpter dans mon esprit. Je repense aux couches multiples de vêtements que l’on doit patiemment enfiler, même pour une courte récréation où on bâtit des univers imaginaires dans les cours d’école.
À Paris, je raconte le bruit des pieds qui crissent, quand la froidure prend possession du sol, ou bien la neige qui fond sous le pied, créant une tache mouillée sur son bas, ou plutôt sa «socquette».
Je raconte comment les narines se bloquent en marchant face au vent tenace lorsqu’il faut prendre l’autobus.
Je raconte le calcium, la slutch, les congés d’école.
Les Parisiens ne savent pas combien il est long et pénible d’attendre que coule la tire d’érable dans un bac rempli de neige, n’ont pas de souvenirs de mitaines qui sèchent sur la plinthe, de chocolats chauds aussi mérités, de fines plaques de glace qu’on casse d’un coup de talon, de ce silence immense.
Je raconte de tout ça comme une réalité qui me collait à la peau à mon insu parce que, après tout, « Mon pays, c’est l’hiver», comme dirait Gilles Vigneault.
En janvier, combien je trouve étrange de me promener sur la terre battue, presque du sable, dans le Jardin des Tuileries! Mes bottes neuves soulèvent une poussière anachronique. Le suède bleu foncé se couvre d’une couche sale et poudreuse.
J’aimerais avoir le même coup de foudre que Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu. Mais mon cœur est ailleurs depuis longtemps. Je le constate maintenant. Probablement par jalousie, le Louvre ne me parle plus.
Pour moi, les fontaines qui jaillissent en janvier Place de la Concorde ne valent pas mes igloos d’enfant. Désormais je sais que je préfère le château du Bonhomme Carnaval à ceux d’Espagne.
Au Jardin des Tuileries, je voudrais avoir quelqu’un à qui me confier. Je m’assois sur une des chaises de l’esplanade, qui accueille flâneurs et poètes. Mais je n’ai personne, seulement les souvenirs de chez moi.
On dit que Paris est une femme : en Sainte-Geneviève s’incarne la patronne vengeresse de la ville ; sur les berges de la Seine, la cathédrale emblématique se nomme Notre-Dame ; dans la célèbre toile d’Eugène de la Croix, une femme a soif de Liberté ; la Marianne, un visage aux doux contours, symbolise la France ; la Dame de fer trône tel un témoignage intemporel.
Mes fines bottes, elles sont de confection italienne : Paris m’insuffle une féminité insoupçonnée. Mes semelles martèlent souvent les ruelles du 5e arrondissement, mon préféré. Dans cette cité, j’ai trébuché à plus d’une reprise, de multiples façons. J’ai traversé Paris, battant le pavé, et elle m’a atteinte à son tour, m’a altérée, améliorée, inspirée. Elle se tient droite dans une Europe en perte de repères.
Ville de remises en question, ville de Savoir, celle de mes études en littérature sur les fées, nymphes et enchanteresses qui cohabitent sous mon toit. Femmes d’une autre époque, femmes irréelles, le miroir de celles d’aujourd’hui.
La Sorbonne a perdu de son lustre, telle une dame flétrie. Mais l’université demeure ce puits de connaissances, comme une aïeule qu’on vient consulter, angoissé devant l’avenir.
Sur des routes enivrantes, je renforce mes convictions. Pourtant, seule, je ferme les yeux et espère que s’arrêteront mes pleurs en pensant à ceux restés au loin, que je me retrouverai enfin, bien que si différente, à travers le brouhaha urbain.
Paris, je l’ai fouillée jusque dans ses entrailles. Les égouts, ouverts au public, laissent entrevoir des dédales souterrains secrets répugnants, mais attirants. Une incursion impromptue qui tisse plus encore mon lien avec la ville, dans son intimité.
Pourquoi avais-je voulu partir, déjà? Qu’étais-je venue chercher? À quel point ai-je changé? Je n’avais pas envisagé tout ce lot de difficultés. J’aurais pu éviter celles que j’ai éprouvées à m’adapter à ma nouvelle vie, mais aussi la peine de la quitter ; je n’aurais pas toutes ces fêlures en tête.
L’humidité hivernale de Paris m’a transie jusqu’aux os, mais les banquettes des cafés m’ont réchauffée. Dans mes veines coulent les expressos avec une «noisette de lait» dont je ne sais plus me passer. Au Québec, il est désormais facile de me fourvoyer et de demander un «pain au chocolat», comme je le faisais jadis en France.
La féminité parisienne a déteint sur moi comme le bleu du cuir sur mes chevilles. J’ai vécu à Paris les plus ardentes années de ma jeunesse, mes années d’université. Cette période à l’aura inconstante me reviendra avec nostalgie.
Je me réveille dans mon appartement de Québec et m’aperçois que je ne peux plus me balader sur l’avenue de l’Opéra. Ne me parviennent maintenant que des relents, parfois mièvres, de mes racines européennes. Les commerces de la rue St-Jean n’ont pas l’allure rugueuse des bâtiments haussmanniens. Je dois me réconcilier avec l’Amérique du Nord.
Bien sûr, je songe à la poésie de déambuler le long de la Seine après un cours à la Sorbonne. Bien sûr, je rêve de me poser au Jardin du Luxembourg par un après-midi clément de juin. Tout me manque, les vitrines des Galeries Lafayette, un brunch dans le Marais, une soirée à Odéon ou une balade inopinée Place des Vosges. Tous ces lieux peuplent mon esprit.
Enfin, je suis de retour chez moi et mes nouvelles bottes ne sont ni rouges ni italiennes.

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