Christine de Pisan (récit)

Paris, France
1404

Moi, Christine de Pisan, je suis assise à ma table de travail, cette fois encore. Je dispose d’une boîte de chandelles, ce qui me permettra d’écrire toute la soirée et bien au-delà. La nuit sur Paris englobe tout. Les maisons serrées les unes contre les autres de la capitale se sont enfin tues. Les bruits du marché adjacent ne se feront entendre qu’aux petites heures du matin. Je ne perçois plus que mon souffle. En cette fraîche nuit de printemps, je me passe un châle sur les épaules. Les carreaux aux fenêtres vétustes de ma demeure ne me protègent pas assez du froid.
Les corvées quotidiennes m’ont éreintée, mais plus que tout je souhaite poursuivre mon travail d’écriture. À l’heure actuelle, il manque une servante et une cuisinière, ce qui entrave le bon fonctionnement de la maisonnée. Heureusement, ma mère est venue à la rescousse. Enfin libérée, enfin seule, je m’attèle à la poursuite de mon œuvre, mais le souvenir de mon défunt mari ne cesse de me hanter… Quinze ans bientôt! Je ne parviens pas à oublier Étienne Castel et l’amour qui nous unissait. À travers mes prières, je demande à Étienne sa protection. Il nous a tous quittés, moi et nos trois enfants, sans crier gare, emporté par une épidémie alors qu’il servait le roi, loin de Paris. Pour seul refuge, tel un réceptacle pour ma peine immense, j’ai eu l’écriture.
Ont suivi des problèmes financiers et de nombreux procès pour récupérer des sommes dues à la famille. Je passe et repasse mon doigt à travers la flamme de la chandelle, jusqu’à ce que ma peau entre en contact avec de la cire brûlante. Les longues batailles ont éveillé chez moi un goût de revanche.
Le projet que je fomente est clair : enfin rendre justice aux femmes. Alarmée par des commentaires injustes, j’ai décidé d’écrire un livre sur elles. Mon ami, le poète Eustache Deschamps, m’encourage dans mes démarches. En effet, j’ai été, bien malgré moi, emportée dans la tourmente autour de la fameuse querelle antiféministe du Roman de la Rose de Jean de Meung. Depuis quelques semaines déjà, je sais que mon œuvre, cette voix que je donne à mes sœurs, se nomme La cité des dames.

…Circé connaissait les vertus des plantes…
…Sibylle, elle, n’ignorait rien…
…Hypsicratée demeura fidèle…
…Médée fut trahie…
…Claudia la Romaine et ses charmes…

Je me lève et marche dans la pièce. Mon mouvement un peu brusque fait sursauter le petit chien et le chat lovés sur mon lit. Le plancher craque et risque d’éveiller mon fils et ma fille à l’étage du dessous. Je se rassois. J’observe la Lune quelques instants, puis m’en lasse. Je songe alors à mon père, autrefois l’astrologue du roi Charles V. Je souris à la pensée de cet homme bon qui m’a initiée au Savoir. Érudite, je lui dois son obstination à défendre le droit à l’enseignement et aux œuvres importantes. Mon regard est ensuite absorbé par ma pile de manuscrits, mes notes éparses, mes plumes écorchées. Depuis longtemps, je souhaite y mettre de l’ordre. Cela devra attendre. Du bout de l’ongle, je déloge un peu de cire colée sur la table.
Jour après jour, je dois vivre avec l’opprobre de la communauté à mon égard. Lorsque je sors de chez moi, je n’ignore pas ce que les gens pensent : une femme qui vit de sa plume est impudique. Cependant, ce n’est qu’à travers l’écriture que je me sens véritablement libre et vivante. Mon pouvoir, je le sais, fait peur aux hommes. Je dois redoubler d’effort pour que les femmes obtiennent enfin la place qu’elles méritent!

…Jeanne d’Arc, cette fameuse sainte…
…Didon, la reine…
…Pénélope laissa partir l’être aimé…

Je parviens à stopper mes tergiversations et je me penche amoureusement sur ma page. Je passe toute la nuit et bien d’autres encore à écrire.

…L’impératrice Nicole restait une figure de droiture…
…La force émanait de Clélie…
…Le travail acharné d’Isis…
…Camille se montra maintes fois courageuse…
…Sapho et son esprit…

Je ne m’arrête d’écrire que peu avant l’aube, alors que les sabots des chevaux résonnent sur les pierres au sol et que les marchands annoncent en criant à tue-tête leurs viandes, légumes et produits laitiers. Un soleil timide lumière éclaire la table. Ma servante personnelle, Louise, fait irruption dans la chambre afin d’apporter l’eau chaude matinale :

« – Vous avez encore travaillé tout la nuit, madame?
– Oui, mais c’est pour une bonne cause, Louise.»

Satisfaite, je m’accote sur le dosseret de la chaise. Ce sera tout pour cette fois. Ces portraits féminins, je l’espère, permettront aux femmes de partout et de tous âges de s’identifier à elles. Que leur force inspire celles qui sont à venir!

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